Opération durabilité
Le documentaire sur Imani présente une structure modèle en Tanzanie
Enseignant à Ottawa, Greg John a tourné Opération Imani tout en travaillant pour l’ASCCA en Tanzanie. Ce documentaire suit les projets en cours à Imani, une école de métiers cherchant à fonctionner en autarcie. Nous sommes entretenus avec le réalisateur sur Imani, sur l’aide humanitaire durable et sur les réactions du public face à ce projet.
Dans la bande-annonce d’Opération Imani, il est dit que malgré une aide de cinq cent milliards de dollars sur 50 ans, l’Afrique s’est appauvrie. Comment l’expliquez-vous ?
En plus de la corruption et de la bureaucratie, sur lesquelles nous n’avons pas prise, je pense que la raison principale vient de qu’une grande partie de l’argent qui arrive sur le terrain n’est pas dépensée de façon à répondre aux besoins sur le long terme. Et je pense que nous pouvons avoir une influence là-dessus.
Selon des points de vue controversés, il faudrait ralentir l’aide financière au Tiers Monde, car elle ne crée pas d’emplois1. Quelle autre solution est proposée par le modèle Imani ?
Quand on visite des pays du Tiers Monde, on voit des gens sans souliers, et on veut leur en donner. Mais on ne pense pas à la manière dont ils vont se procurer une autre paire, quand la première sera usée. L’aide humanitaire apporte des souliers, mais l’aide au développement donne aux personnes ce dont elles ont besoin pour en fabriquer, ou pour lancer une cordonnerie. C’est le modèle qu’offre Imani.
Qu’est-ce qu’Imani ?
Imani est une école de métiers située près du Mont Kilimandjaro, avec une approche éducative unique, centrée sur le commerce et l’autarcie. Tous les programmes académiques pratiques – menuiserie, couture, tricotage, électricité – ont une facette commerciale intégrée. Les étudiants ne se contentent pas d’apprendre la menuiserie, ils fabriquent également des objets en bois qu’ils mettent sur le marché pour les vendre. L’objectif est de générer assez d’argent pour appuyer le programme, et, par là-même, l’école.
Est-ce qu’Imani est à présent autosuffisant ?
À cause de la faiblesse des financements gouvernementaux, l’ASCCA soutient l’école grâce à l’argent des donateurs, soit environ 40 000 $ ces dernières années. Imani a pour objectif une autosuffisance acquise lentement mais sûrement, par la vente de ses productions et par un travail acharné pour les projets sur place. On fait pousser une grande variété d’aliments qu’on ne trouve habituellement pas dans la région. Le système d’irrigation goutte à goutte du jardin permet d’économiser de l’eau et assure de bons rendements. On élève et on capture des tilapias dans des étangs à poissons. L’école utilise un moule innovant pour fabriquer ses propres briques encastrables, qui peuvent être empilées sans mortier. Elle se constitue un troupeau de cochons. Tous ces programmes rémunérateurs contribuent au développement de l’école et à la nutrition des étudiants, et enseignent à ces derniers des compétences qui, au-delà de l’aspect professionnel, peuvent être appliquées à leur propre village ou à leur pays.
D’où proviennent toutes ces idées ?
La Sœur Placida Mosha, directrice d’Imani, trouve des programmes qui fonctionnent dans d’autres endroits et les ramène à l’école. À 65 ans, elle rayonne de pétulance. Elle porte un regard bien informé sur ce qu’est la durabilité, et parle avec franchise. Elle dit qu’elle aimerait bien, un jour, se couper la main et ne plus avoir à la tendre comme une mendiante.
La Sœur Placida a-t-elle de nouveaux projets en cours ?
Si elle était ici, elle vous en ferait la liste ! Elle a en tête un moule à brique plus mécanisé, un poulailler, des vaches laitières, un élevage apicole, et des machines à sécher les fruits, pour conserver les montagnes de mangues, de papayes et d’avocats parfois gaspillés à la période de récolte, qui est brève.
Quand Opération Imani a été projeté au Canada, comment le public a-t-il réagi ?
Globalement, les réactions ont été très positives. Les gens semblent approuver la notion selon laquelle il ne faut pas se contenter de soulager les besoins immédiats. La plupart d’entre eux n’avaient jamais vu un projet aussi bien ficelé qu’Imani, mené par des gens de là-bas, qui s’échangent de bonnes idées. C’est ce que je voulais montrer au public.
Pour vous, quel est le moment le plus important du film ?
J’ai adoré la scène où les étudiantes en couture, qui sont sourdes, exhibent avec grand enthousiasme les vêtements qu’elles ont si bien réalisés. Elle montre un autre aspect du caractère si particulier d’Imani : environ un tiers des étudiants sont handicapés. En Tanzanie, les handicapés ont généralement une vie difficile, et ont rarement l’occasion d’acquérir des aptitudes et une éducation pour améliorer leurs vies. L’école leur fournit ces compétences.
Avec quelle partie du film le public s’est-il le plus senti en phase ?
Les gens ont vraiment aimé le passage qui montre comment certains projets de l’école utilisent les déchets comme composants d’un autre processus. Là-bas, par exemple, on répand le fumier des cochons dans les étangs à poissons pour favoriser la croissance d’algues, qui nourrira les poissons. On brûle l’écorce des grains de maïs et les copeaux de l’atelier de menuiserie pour la cuisson des briques. On éparpille les cendres issues de ce processus dans le jardin, pour donner de l’engrais aux plantes et réduire l’acidité du sol. Ce système clos est, pour les Occidentaux, une véritable démonstration de ce qui peut être fait pour réduire le gaspillage. Voilà un des aspects les plus impressionnants de l’école.
Votre film a-t-il suscité des débats ou amené les gens à faire plus que des dons ?
Des personnes se sont demandé si la communauté autour de l’école avait les moyens d’acheter les produits d’Imani. Bien que la région soit très pauvre, les habitants ont besoin de produits comme le poisson, les cochons, les vêtements, les tabourets et les chaises, les briques et les grilles pour protéger les fenêtres, qui sont à la portée de beaucoup. Des gens se sont aussi demandé si les étudiants avaient accès à des programmes de microfinance après l’obtention de leur diplôme. C’est en fait un objectif que l’ASCCA s’est donné en Tanzanie.
Lors des projections, avez-vous rencontré des personnes impliquées dans des projets semblables ?
Oui, et le fait d’entendre ces histoires a vraiment permis un renforcement mutuel des messages du film. Que ce soit au Canada ou en Tanzanie, on travaille tous chacun de notre côté et on réinvente la roue. En partageant ces idées, on peut éliminer les projets qui ne fonctionnent pas et diffuser les autres.
Vous faites don à Imani de toutes les recettes du film. Quelle somme avez-vous récoltée ?
Après déduction des frais de location des salles de cinéma, le film a permis jusqu’à présent de récolter 14 000 $.
Comment les gens peuvent-ils voir le film ?
Commandez un exemplaire à www.operationimani.com, ou regardez si une projection est prévue près de chez eux.
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